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LES NIVEAUX DE CONSCIENCE DANS LE SPORT

Le sport est défini comme une activité physique codifiée par un réglement en vue de la compétition. Les études réalisées sont faites presque toujours selon les axes de l’agressivité, de la violence, du risque, de la mort et du sexe. Nous voudrions analyser les autres formes d’activités physiques incluant d’autres critères. Il s’agit de toutes les activités corporelles de type ludique et donc non compétitif jogging, trekking, marche, yoga, taï chi, culturisme (Descamps 1986)... Les nouveaux axes d’étude épistémologique seront donc, entre autres, le corps et tes niveaux de conscience.

LES NIVEAUX IMBRIQUES DU CORPS

Le corps est une réalité plus complexe qu’on ne l’avait cru de prime abord (Bouvet 1988).Dans son rapport à l’esprit il est étudié sous divers noms. On emploie trop souvent l’un pour l’autre les termes de modèle postural, schéma corporel, image du corps ou représentations du corps. Il convient de bien les distinguer pour mieux étudier leurs rôles respectifs dans la pratique des sports.

Le modèle postural est la conscience, explicite ou implicite, à chaque instant de la situation respective des différentes parties du corps. Elle porte sur la localisation (au vestiaire, sur la ligne de départ, en pilier de mêlée), la position (assis, debout, accroupi...) ou le mouvement (dos pas assez cambré, bras droit pendant..). La pratique sportive entraîne et affine ce plan de notre corps dans notre esprit jusqu’à la virtuosité (plongeon acrobatique, flip-flap en gymnastique au sol...).

Le schéma corporel ajoute à ce modèle postural, qu’il intègre, la synthèse de toutes les sensations, internes et externes, provenant du corps (contrôle du tonus corporel, raideur, chaleur, douleur...). En ajoutant tout le versant libidinal, il donne le sentiment d’exister en ayant un corps (Descainps 1986 et 1988).

L’image du corps comprend le schéma corporel plus la représentation de tout notre corps dans l’esprit. Il s’agit de l’image, en grande partie consciente, que l’on peut avoir de soi-même, Sa part sociale est considérable elle ne peut se constituer que par la confrontation avec le standart-type social ou modèle de désirabilité (grand, mince, jambes longues, aisance, beauté...). Sa subjectivité est considérable et un travail psychologique peut contribuer à la rectifier et à l’installer dans l’acceptation de soi-même et non dans la seule conformité au modèle idéal.

Ces trois éléments emboîtés sont la mentalisation du corps à partir de laquelle s’installe un entrainement sportif On ne peut les négliger car ils sont la base de toute pratique. Le sport est ce que l’esprit peut obtenir du corps et réciproquement dans la recherche d’une prouesse. Aucun entraînement ne peut considérer l’individu comme une simple machine et les programmes d’entraînement doivent tenir compte de cette part psychologique inscrite dans le corps. Il ne peut faire que ce que nous pensons qu’il est,

    On doit y ajouter les représentations sociales du corps qui sont les cadres sociaux de catégorisation qui recouvrent l’objet réel, mais aussi le constituent car il ne peut être appréhendé sans elles. Ces grilles de lectures du corps sont donc autant des systèmes cognitifs que des cadres explicatifs et des ensembles évaluatifs. ils se superposent donc aux trois autres niveaux imbriquées.

LES NIVEAUX DE CONSCIENCE

    Mais dans la prise en considération de cette union indissoluble on ne tient pas assez compte des différents niveaux de conscience. Nous en distinguons quatre le niveau conscient, inconscient, crépusculaire et surconscient. Les recherches sur te sport ou le corps n’envisagent habituellement que le niveau conscient ordinaire,

I Le niveau conscient, ou la conscience ordinaire, est ce que les scientifiques nomment la conscience vigile d’éveil. C’est celui dans lequel on se trouve en se réveillant le matin. Le plus souvent on ne pense qu’à lui et la plupart des recherches et expériences actuelles se situent automatiquement à ce niveau, sans penser aux autres. De ce point de vue le courant français, avec sa tradition de volontarisme issue de Pierre Janet (assumer, dépasser, faire un effort, prendre sur soi..,), rejoint le pragmatisme américain (Rivolier 1989). Il inspire la multiplication des méthodes psychothérapiques nouvelles d’orientation comportementaliste : modeling, restructuration cognitive d’Ellis, assertivité de Bower, stress inoculation training de Meichenbaum, anxiety management training de Swinn, self-control desensitizatïon procedure de Ooldfried... C’est à croire que l’athlète se possède complètement et qu’il suffit de lui demander de faire des efforts (Havet 1989). La plus grande partie du courant de recherche des motivations se situe dans cette optique avec le renouveau des recherches cognitivistes. Ainsi la théorie des buts de Locke admet que ces intermédiaires entre l’investissement et la récompense ajoutent une auto-motivation.

2. Le niveau Inconscient est pourtant toujours présent et son rôle déterminant doit être mis en évidence dans les pratiques physiques et sportives. Il n’a pas encore été assez pris en considération, Le corps est le support de tout un monde imaginaire qu’il médiatise et il en est de même du stade et de chaque sport. Sur cet imaginaire, issu des pulsions corporelles, se greffe un passage au symbolique avec sa possibilité d’intégration culturelle. Il y aurait lieu ainsi d’étudier chaque sport et chaque activité corporelle selon ce niveau (Descamps 1989). L’abord sexuel et le jeu de la libido sont inéliminables dans le sport. Les investissements sur une pratique et l’acceptation d’un entraînement long et pénible ne peuvent pas s’expliquer autrement. La problèmatique de l’identité sexuelle a une importance considérable. La bi-sexualisation psychique doit être reconnue, surtout du coté féminin; les cas de changement de sexe corporel d’athlète de haut niveau sont là pour nous en convaincre. L’étude des rêves et des fantasmes des sportifs ne peut plus rester négligée. Le sport est une pratique de renarcissisation et le lieu d’une intense fantasmisation par sa mise en scène de la victoire. Le culte du Héros est inhérent au sport. Le sportif pour pouvoir réussir doit être animé d’un désir de toute-puissance. Constitutionnellement il a le projet de nier toute limite de son corps, ce qui lui apporte le sentiment d’exister intensément et une jouissance incomparable. Aussi le sport convient-il parfaitement à tous ceux qui se sont donnés comme raison d’exister: être par la gloire ou n’être pas (Broyer 1988). Le transfert sur et dans le sport doit être étudié, de même que dans l’équipe sportive et dans le couple entraineur-athlète avec son maternage. Tout le monde du sport est riche d’une économie analytique (Labridy 1988).

L’obstacle est celui du mur du silence; rien ne peut être dit sur le niveau conscient. Tous les enquêteurs se sont heurtés à cette difficulté : les sportifs ne parlent que de leurs performances et restent inexorablement muets sur leur vécu. Nous l’avons aussi rencontré en étudiant les culturistes, les tatoués, les nudistes ou les motards (Descamps 1987 et 1989) ... Pour franchir cet obstacle il nous a fallu dépasser le niveau conscient et aborder l’inconscient. Car l’inconscient est justement ce qui n’est pas dit parce qu’on n’a pas les mots pour le dire. C’est ‘ce chapitre de mon histoire qui est occupé par un blanc ou censuré par un mensonge” (Lacan>. Il appartient au domaine de l’indicible, de l’inexprimable ou de l’ineffable. Etant la partie du discours concret qui fait défaut au sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient, il ne peut être révélé que comme le sens d’un discours qui n’est pas dit. D’où l’intérêt d’une prise en charge thérapeutique (Dubouchet 1988).

3. Le niveau de conscience crépusculaire est ce qui permet le plus facilement de communiquer avec cet inconscient qui nous habite tous. Il s’agit d’un niveau de conscience intermédiaire entre la veille et le sommeil, celui de l’endormissement reconnaissable à ses ondes alpha ou théta. On l’atteint assez rapidement lors d’une relaxation et l’on peut l’utiliser pour l’exploration ou pour la programmation. On peut aussi s’aider de diverses autres techniques, comme le caisson d’isolation sensorielle ou tanking. Dans la phase exploratoire, on laisse surgir les images qui sortent du subconscient ou remontent de l’inconscient. C’est alors la surprise, car ces images sont parlantes par elles-mêmes et sont le contraire de ce à quoi l’on s’attendait, Il faut alors négocier pour finir par reconnaître l’existence de ce fond ignoré en soi et si différent de ce que l’on pensait être consciemment. Dans la programmation, on peut suggérer des images positives et les visualiser. On utilise alors les différentes méthodes de l’imagerie mentale, de la visualisation positive ou créatrice. On commence maintenant à s’en servir pour un meilleur enregistrement des schémas dynamiques, de la coordination motrice ou de tous les mouvements utilisés dans le sport.

Par exemple, en saut à la perche, à l’enregistrement de l’image physique en vidéo de son corps en train de toucher la barre, on peut substituer la visualisation d’un passage réussi. La réussite va dépendre de la vivacité de cette visualisation qui varie beaucoup selon les individus, mais peut être apprise par un entraînement. La difficulté est qu’il ne faut pas faire quelque chose comme on y est habitué, mais se détendre et laisser faire dans le “non-agir” pour que les forces intérieures du corps puissent fonctionner par elles-mêmes. L’utilisation du “non-faire” pour faire est insolite dans notre éducation occidentale mais apparentée à la nature de l’inconscient. C’est bien ainsi en effet que se déroulent les rêves du sommeil.

L’image est la parole du corps. Elle fait le lien entre les projets mentaux et leur réalisation corporelle. Sa puissance motrice et dynamique est considérable. Elle porte en elle une charge énergétique qui mène àsa réalisation. Les humains sont beaucoup plus mus (et émus) par les images que par les raisonnements. La conviction qu’elles transportent les rend efficaces par elles-mêmes.

4. Le niveau de conscience expansée ou surconscient s’obtient de cette manière paradoxale. Il a été repéré et décrit récemment. De même que la psychanalyse a fait admettre l’existence d’états de conscience non-conscients, le mouvement transpersonnel est en train de faire reconnaître l’existence d’états de conscience sans moi. Après l’exploration de l’inconscient arrive celle du surconscient. Dans ces états non-ordinaires de conscience (ENOC), c’est le sentiment de l’identité personnelle qui s’abolit pour quelques instants et la conscience, qui n’est plus encapsulée dans son corps, peut s’expanser à d’autres réalités. Ces états, produits par la pratique de la méditation, peuvent aussi s’atteindre en bien d’autres occasions, par exemple dans le sport. Et l’on a découvert que certaines personnes rip pratiquaient des sports que dans ce but. Il s’agit surtout de sports de l’extrême, hors de toute compétition : escalade, surf, courses en altitude, descentes de rapides en canoë, kayak ou bateaux pneumatiques, trekking magique, courses en solitaire de nuit de pic à pic, parapente, saut à l’élastique, descentes d’éboulis, courses dans les bois de nuit sans contourner les obstacles... Dans la détresse de l’inéluctable, on traverse sa peur et l’on atteint un état de calme, de paix et de syntonie. La conscience s’expanse au-delà du corps et surgit “un sentiment d’interdépendance mystique avec le monde extérieur, jaillissant du tréfonds du corps, et se manifestant sous la forme d’une conscience sensorielle aiguë et d’une force relâchée et illimitée” (Schultheis 1988). Cet auteur, ayant atteint lors d’une descente en altitude une véritable extase, a cherché à la retrouver toute sa vie. Dans le désespoir de l’impossible les forces paroxystiques du corps se libèrent et l’on change d’état de conscience. Le temps semble se démultiplier et l’on peut voir lentement arriver les menaces et y parer opportunément avec calme et détachement. Certains utilisent donc le stress pour invoquer ce pouvoir impersonnel et obtenir une “adresse omnipotente”.

    Les contrôles biochimiques confirment physiquement la réalité de ces états par l’analyse des enképhalines et des endorphines. La béta-endorphine a un pouvoir analgésique cent fois supérieur àcelui de la morphine et les coureurs d’altitude arrivent à augmenter leur production de 200%. Certains marathoniens y sont tellement accoutumés qu’ils ne peuvent plus supporter de rester plus de deux jours sans s’entraîner. Le MSH augmente la vigilance et pourrait expliquer en partie ces états d’hypercons-cience.On voit donc l’intérêt d’une étude nouvelle et originale des différentes dimensions de conscience du sportif. Son unité psychocorporelle se fonde sur une parfaite intégration du modèle postural, du schéma corporel et de l’image du corps. Mais cette étude doit être réalisée selon les divers niveaux de conscience. L’inconscient, pas uniquement refoulé mais aussi créatif, est le moteur caché de toutes nos conduites et prouesses. La liaison peut être établie avec lui par la descente dans la conscience crépusculaire où l’image apporte son potentiel d’action. La montée dans le surconscient peut expliquer une certaine pratique sportive et ces récits d’extase dans le sport (que récusent les matérialistes> peuvent avoir une base bio-chimique vérifiable.

MARC-ALAIN DESCAMPS
Université de Paris V, UFR de Psychologie

BIBLIOGRAPHIE
Bouvet, A. (1988) Les critères de la réussite en sport de haut niveau, Sauvegarde de l’enfance, 4,
Broyer, G. (1988) Le sport comme expression par le corps et comme soutien possible ,
Sauvegarde de l’enfance, 4, (pp. 261-275), Paris.
Descamps, M-A. (1986> L’invention du corps, Paris, PUF.
Descamps, M-A. (1987), Vivre nu, Paris, Editions Trismégiste.
Descamps, M-A. (1988), Ce corps haï et adoré, Paris, Tchou.
Descamps, M-A. (1989> Le langage du corps et la communication corporelle, Paris, PUF.
Descamps, M-A. et M. (1988), Pour comprendre les motards, Paris, Linguistique et société.
Dubouchet, D. (1988) Sport et prise en charge thérapeutique, Sauvegarde de l’enfance, 4,
Havet, J-M. (1989>, Le stress chez les sportifs de haut niveau, Neuro-psy, 4, (pp. 194-199).
Labridy, F. (1988), Sport et psychanalyse, Secrétariat à la jeunesse et au sport, Paris.
Rivolier, J. & VERON, (1989), Prévention et situations extrêmes, Neuro-psy, 4, (pp. 209-217).
Schultheis, R. (1988), Cimes, extase et sports de l’extrême, Paris, Albin Michel.
“Sport et Psychothérapie” (1989), Etudes psychothérapiques, Toulouse, Privat.


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